Le Cambodge


"Nous sommes poursuivis toute la vie par ce que nous n’avons pas osé vivre en entièreté."

Christiane Singer


16 février 2015

Les Montréalais partirent vers l’est, l’Atlantique, l’Europe...

Ceux qui sont partis de Québec ont mis le cap vers l'ouest, survolèrent L'Alaska puis passèrent en Asie.

Nous nous sommes retrouvés à Phnom Penh, les 27 coopérants Rotary / Terre sans Frontières.

La terre est donc ronde!

Nous sommes immédiatement aspirés par cette fourmilière. Pourtant tout semble lent, irréel. Probablement que la fatigue du voyage nous fige. Juste un saut à l'orphelinat pour y laisser notre lourd attirail, repérer les lieux, échanger quelques regards. Demain commence la grande aventure…


19 février

Nous quittons l'orphelinat Enfants D'Asie. La première partie de la mission est accomplie.


21 février

Fait chaud à Battambang!



Aujourd'hui, à l'orphelinat de Battambang, nous avons débuté avec des VIH+. Au moins, pour eux, on le savait, ils avaient été testés. Quelques cas de chirurgie. Les disjoncteurs lâchent constamment. Notre matériel tire trop de courant. En pleine chirurgie c'est l'interruption. Impossible de remettre le courant. Mon ami Binh de Montréal me sort de la «… » ; ce chirurgien expérimenté qui voit au travers du sang! Juste après le lunch, Dominique et Annabelle rencontrent un jeune garçon, en chaise roulante. Paralysie cérébrale. Il a un corps étranger dans la gencive, juste en haut des "palettes". Plusieurs le stabilisent (ce qui n'empêche pas qu'il m'applique un solide coup juste là où il ne faut pas au moment de l'anesthésie) puis nous réussissons l'intervention. En après-midi, nous redonnons à une jeune fille le goût de sourire à pleines dents. En fin de journée, alors que nous remontions vers l'autobus, le jeune garçon à la jambe agile m'attendait avec un immense sourire, en agitant les bras. S'il avait pu parler qu'aurait-t-il dit?

"Doc, tu vas te souvenir de moi! »


22 février

Dans la cour de l’orphelinat, les enfants jouent à la guerre. Est-ce que la mémoire s'efface si vite? Est-ce qu'on veut oublier? Est-ce qu’on a su? La moitié de la population a moins de 20 ans.


23 février

Nous quittons Battambang demain. Direction Siam Reap. Hôpital et orphelinat. L'équipe est "lumineuse", rodée…


27 février

Aujourd'hui, l'équipe s'est déplacée en milieu rural, à l'est de Siem Reap. Une école et un dispensaire. Nous avons débuté notre intervention avec des adultes. Certains avaient plus de 70 ans (âge vénérable dans un pays où l'espérance de vie est de 65 ans). Je ne vous ferai pas de description de ce que j'ai vu. Il y en a qui ont traversé plusieurs guerres. Ce fut ensuite les enfants. Nous nous sommes installés dans la classe et à tour de rôle ils venaient se faire examiner. C'était rigolo! Certaines bouches, à part une hygiène déficiente, étaient parfaites ; d'autres auraient pu occuper un dentiste pendant plusieurs jours. Hier, nous étions dans un orphelinat misérable. Plusieurs bouches étaient exemptes de carie. On peut croire que quand on ne mange pas, on a moins de chance de développer des caries. Vers midi, nous leur avons offert des sandwichs. Ils n'avaient rien mangé depuis la veille. Un petit bonhomme a découpé un coin de sa maigre pitance et l'a donné au chiot. Je suis débarqué au Cambodge pour apprendre…


28 février

C'était notre dernier jour de mission. J'ai compris pourquoi notre intervention avait été limitée à deux semaines. Nous sommes épuisés, certains sont malades et ont travaillé en traînant la patte. Nous avons fait bien peu de choses si on considère les immenses besoins des petits comme des grands. Nous espérons que notre témoignage leur a donné autant d'espoir qu'ils nous ont donné d'énergie, de sagesse, de simplicité, d'authenticité et d'humanité. Cette société est en explosion mais elle a de la difficulté à la contenir. Les familles sont submergées par les naissances. On abandonne ceux qu'on ne peut plus nourrir, d'autres en prennent soin, tant bien que mal. Au travers de tout cela les voitures de luxe abondent... Il faut se raisonner. Nous ne sommes pas venus au Cambodge pour régler les iniquités. On s'abstient d'y réfléchir, ça nous couperait les ailes. Maintenant le repos et les vacances. Nous visiterons les sites archéologiques d'Angkor, à quelques pas d'ici, puis nous nous dirigerons vers le sud, à la mer.


1ier mars

Les vacances sont commencées. Nous avons visité quelques uns des magnifiques temples d'Angkor. Sur les photographies, ces visages de pierre souriants sont ceux d'Angkor Thom, la "grande ville ". J'ai imaginé qu'ils disaient "merci " à tous ceux qui nous ont aidés, Dominique et Moi.

Merci à René et Diane qui prennent soin de nos deux minous Sonatine et de Mitaine.

Merci à ma petite soeur Marie qui est la collaboratrice en diététique de la mission. En plus de toute l'aide qu'elle nous a fourni pour préparer la mission, elle est demeurée en ligne pour aider l'équipe dentaire et médicale. Je sais que tu serais partie avec nous. Ce sera pour la prochaine fois!

Merci à Marie et Pierre F. qui nous ont aidé à préparer la partie touristique de notre voyage.

Merci aussi à Jacques F. pour tes conseils en la matière.

Merci Michel d'être notre répondant en cas de pépin. On va s'arranger pour ne pas te mettre en action.

Merci à Danielle et Benoît qui s'occupent de notre maison en notre absence. Nos plantes vont être heureuses.

Merci à mon voisin Louis qui vide notre boîte aux lettres.

Merci à Line qui, même si j'ai quitté la Clinique, doit continuer à prendre soin de tous.

Merci à tous ceux qui nous ont supportés, Laurence... Et tous ceux que j'ai oubliés.


6 mars

C'était étrange ce matin. L'équipe avait disparue. Partis hier pour Phnom Penh, ils rentreront au pays demain. Ce soir, les enfants jouaient sur la plage, ils participaient à cette beauté sans nom. Le soleil se couchera demain, les enfants s'amuseront encore. Ils participent à la vie. Ils portent le Cambodge.


7 mars

Tôt ce matin, à Sihanouhville, des moines se posaient , silencieux, devant les commerces et attendaient qu'on leur donne une offrande. Certains donnaient de la nourriture, d'autres de l'argent. Après une courte période de recueillement, ils poursuivaient leur chemin, dans la cohue de la ville qui s'éveillait.


9 mars

Par une chaleur accablante, tout est lent. Les écoliers retournent à la maison, souvent deux sur le vélo. Ils sourient, nous saluent. La nature est discrète, elle attend la nuit. Les bovins font pitié. Ils ont la couleur des champs séchés et on les distingue mieux par l'ombre des os sur leur peau. Malgré les montagnes qui émergent ça et là , il y a toujours ces étendues plates, comme à Siem Reap, ces cocotiers épars dans les prairies dorées, lavées de cette lumière verticale du midi. Ça sent la fumée: feux de broussaille, cuisson, combustions de toutes sortes. De retour à Kep, au marché du crabe, les odeurs innommables explosent et se mêlent, se succèdent sans qu'on puisse vraiment s'y attarder. Il faut garder les yeux ouverts sinon l'odorat peut nous détacher de la réalité. Retour sur notre perchoir à la petite montage. Sieste.


11 mars

La nuit tombe, les hommes se retirent, la nature s'éveille. Les grenouilles chantent en coeur et le gecko crie son nom du haut des arbres. Les autres murmures sont-ils ceux de mammifères, d'oiseaux ou autres habitants de cette généreuse forêt? Des sons suraigus sont probablement ceux d'insectes à la recherche de « compagnons ». Les travaux cessent, les motos se font de plus en plus rares, la musique et les cris s'estompent progressivement. Les chiens, pourtant discrets le jour, signalent leur existence. La fraîcheur de la fin du jour leur donne probablement un répit. Ce qui me surprend, c'est que les avions passent ailleurs, aucune trace. Le ciel est silencieux! L'air est parfaitement immobile. Très loin dans le ciel, des éclairs silencieux. Un orage? Pleuvra-t-il au petit matin, comme les autres fois? Ce serait l'annonce d'un jour plus frais.

Avant l'aube, juste derrière notre habitation, nous empruntons un sentier dans le parc naturel de Kep. On devine la piste par la silhouette des arbres qui se découpe sur le ciel. Tant de chants, bourdonnements, craquements, cris, bruissements saluent la seule fraîcheur de la journée! Le jour nous surprend. En quelques minutes, à cette latitude de 10 degrés, tout devient clair. Au loin vers l'Est, dans la mer, au delà de la montagne et des salines, on aperçoit le Vietnam dans la brume. La chaleur s'installe, la nature s'endort, les oiseaux se font de plus en plus discrets. Les papillons profitent du beau temps. Nous allons faire comme les oiseaux…

Épilogue d’un long voyage

Si on veut percer le voile qui nous sépare de la réalité du Cambodge, ce serait probablement en recherchant dans ses racines, en connaissant son histoire.

L'histoire de ce pays qui nous a accueilli pourrait nous servir à comprendre ce que nous y avons vu et à répondre plus adéquatement à ses besoins.

Tout d'abord, quelques faits historiques marquants:

Les Khmers rouges, mouvement politique et militaire communiste radical (inspiration maoïste), a marqué le pays de 1970 à 1979:

"Les Khmers rouges ont pris le pouvoir au terme de plusieurs années de guerre civile, établissant le régime politique connu sous le nom de Kampuchéa démocratique. Entre 1975 et 1979, période durant laquelle ils dirigèrent le Cambodge, leur organisation a mis en place une dictature d'une extrême violence chargée, dans un cadre autarcique, de créer une société communiste sans classes, purgée de l'influence capitaliste et coloniale occidentale ainsi que de la religion." (Source: Wikipedia).

Entre autre chose, la réforme visait à intégrer tous les citoyens à la culture de la terre et à éliminer tous les intellectuels, religieux et tous ceux qui entretenaient des liens avec les étrangers. L'objectif était de faire du Cambodge un pays complètement indépendant des ressources extérieures. Une exode massive des villes vers les zones rurales fut organisée, séparant bien souvent les hommes, les femmes, les enfants. Les familles furent disloquées. Les "unions" maritales étaient par la suite établies par "l'Organisation" ou "Angkar". En quelque sorte, la population fut considérée comme du bétail qu'on a sélectionné et utilisé pour ses capacités à servir cette doctrine.

Cette réforme basée sur l'agriculture fut un échec complet, faute de compétences en la matière. Il s'en suivit une période de famine qui a permis l'affaiblissement du régime et l'intervention des Vietnamiens.

Selon l'évaluation qui serait la plus crédible (université Yale), le nombre de victimes du génocide serait de 1,7 millions (20% de la population).

Quelques statistiques:

Démographie du Cambodge:

-En 1975, lors de l'entrée des Khmers rouges à Phnom Penh: 7,6 millions d'habitants

-En 1980, à la fin du régime des Khmers rouges: 6,7 millions

-En 2014: 15,5 millions (dont près du tiers a moins de 15 ans)

Indices socio-économiques:

-Coefficient de Gini élevé (Le coefficient de Gini est principalement utilisé pour mesurer l'inégalité de revenu, mais peut aussi servir à mesurer l'inégalité de richesse ou de patrimoine. Une valeur élevée va dans le sens de l'inégalité).

-Indice de développement humain faible (L'IDH se fonde sur trois critères majeurs : l'espérance de vie à la naissance, le niveau d'éducation et le niveau de vie).

-Indice de liberté civile faible.

-Indice de corruption élevé.

Au cours de la mission qui vient de se terminer, nous avons tous rencontré, observé et discuté avec des Cambodgiens. Pensons particulièrement à ceux qui nous recevaient dans les orphelinats ou à l'hôpital pour enfants d'Angkor. Ils nous ont fourni de l'information, ont exprimé leurs besoins. Il a fallu établir en seulement quelques jours des liens de confiance, surmonter tant bien que mal la barrière linguistique, l'effet de surprise produit par une équipe de 27 personnes, impressionnante, qui "débarque" et s'installe. Et que dire du fossé culturel énorme qui nous sépare!

Par la suite, Dominique et moi avons eu la chance de discuter longuement avec d'autres personnes qui connaissent bien le pays depuis des décennies, dont une Khmère, probablement née à la fin des années cinquante. Elle a donc été témoin des faits historiques qui ont tellement marqués le Cambodge. Ces gens côtoient et emploient des jeunes Khmers. Ils constatent qu'il est à toute fin impossible de trouver une main d'oeuvre compétente pour accomplir des tâches aussi simples que du jardinage. Ils sont la plupart du temps illettrés et ne savent pas compter. Il semble que le système scolaire ne permet pas le développement de l'analyse et du raisonnement. Si l'apprentissage des tâches se fait par imitation, il semble que l'oubli soit endémique. Les filles persévèrent alors que les garçons ne semblent pas fiables, quittent leur emploi ou se font licencier. La main d'oeuvre féminine obéit à une autre réalité: les filles se marient à 14-15 ans et elles sont bien souvent contraintes à demeurer à la maison. Certains jeunes atteignent le niveau scolaire du baccalauréat (en référence au système scolaire français, ce qui est l’équivalent d’un niveau CEGEP au Québec), mais les perspectives d'emploi sont tellement minces que l'opération d'un "tuk tuk", par exemple, devient une meilleure option pour gagner sa vie. Il semble qu'à Phnom Penh, les chances soient meilleures. Le système privé d'éducation en est peut-être la cause mais aussi la conséquence de l'inégalité de la richesse et du partage des ressources.

Quoiqu'il s'agisse d'avis personnels et non d'études exhaustives, J'aurais quand même aimé approfondir d'avantage avec mes interlocuteurs le sens de "l'oubli" (tel que cité précédemment) et de la "peur". Ces termes résument selon eux deux dominantes profondément gravées dans l'inconscient personnel (et peut-être collectif) des Cambodgiens actuels. Sous une attitude serviable, affable et souriante, la peur fait partie de leur quotidien. Quant à l'oubli, ce fut une façon de survivre. Oublier les blessures physiques et morales, ses souvenirs, son identité... Le passé tragique est encore physiquement présent dans la population. Lors de leur chute du régime à la fin des années '70, les Khmers rouges se sont fondus dans le pays et certains, compte tenu de leur jeune âge à l'époque, ont encore une influence dans leur communauté. Très peu de leurs dirigeants ont été jugés pour les crimes qu'ils ont commis.

Les dirigeants khmers rouges ne reconnaissent aucun massacre de grande ampleur, Pol Pot déclarant en 1979 que « seuls quelques milliers de Cambodgiens ont pu mourir à la suite d'erreurs dans l'application de notre politique consistant à donner l'abondance au peuple » (source: Wikipedia).

Pol Pot est décédé en 1997. Il n'a jamais été jugé.

En juin 2013, le parlement cambodgien a adopté une loi punissant de deux ans de prison « tout individu qui ne reconnaît pas, qui minimise ou qui nie » les crimes des Khmers rouges. (source: Wikipedia).

Si on revient aux faits historiques, outre les très lourdes pertes en vie humaine, la conséquence la plus importante du régime des Khmers rouges a été d'effacer une partie de la mémoire et de la culture du pays. L'effacement de la mémoire physique: élimination systématique de documents de toutes sortes (livres, documents audio-visuels, archives, artéfacts), dans les domaines scientifique, social et religieux mais aussi l'effacement des compétences humaines, par l'exode ou l'exécution de tous ceux qui avaient une quelconque connaissance au niveau scientifique, technique , artistique ou religieux. N'est-il pas surprenant de constater que les moines, le plus souvent de jeunes garçons, sont en réalité ignorants. Les professeurs, puisqu'il est question de l'avenir des jeunes (donc du pays), sont mal formés et ne peuvent pas donner une instruction adéquate.

En conclusion, il faut donc comprendre l'histoire du Cambodge pour pouvoir offrir à sa population l'aide dont ils ont besoin. Je crois que l'aide doit s'articuler autour d'une solide éducation comme outil de savoir-faire, de structuration de la pensée et donc de développement. L'équité, la justice et le partage ne s'imposent pas mais peuvent à long terme, si les gens sont éduqués et renseignés, engendrer une organisation sociale basée sur ces valeurs. Le pays ne manque pas de ressources mais elles ne sont pas équitablement réparties. Nous nous sommes rendus à l'autre bout de la planète pour traiter des jeunes qui pourraient avoir des soins dentaires près de chez eux mais qui n'y ont pas accès.